Contrôle de soi ou duperie de soi ? Une interprétation spinoziste du rôle de l’imagination

Cet article propose un cadre d’analyse psycho-affectif permettant d’appréhender le problème du contrôle de soi, c’est-à-dire le contrôle de la raison sur les émotions. Ce cadre associe les déterminants cognitifs et émotionnels du processus de décision et explique leur interaction à partir d’une interprétation spinoziste du rôle de l’imagination. L’émotion y est définie comme un processus de révision des croyances (Livet (2002)), le blocage de ce processus comme une résistance mentale inconsciente, une projection, qui permet d’échapper à la tension émotionnelle d’origine cognitive (Festinger (1957)) induite par le conflit entre deux désirs. En ce sens, la connaissance imaginaire inadéquate, décrite par la philosophie de Spinoza, introduit la dualité entre le corps et l’esprit conscient lors de la phase de délibération. Dès lors, l’individu qui s’inscrit dans la dualité a tendance à affirmer la suprématie des processus cognitifs sur les affects : le contrôle de la raison sur les émotions s’apparente ainsi le plus souvent à la duperie de soi. L’esprit confus est donc celui qui sous-estime ou néglige la part de l’affectif dans la décision. Nous montrons ainsi que l’incohérence temporelle des préférences provient de l’inhibition des émotions ou d’une interprétation erronée de leurs implications (duperie de soi). En présence d’abstraction, notamment, l’individu s’imagine que son impatience, qui se manifeste au temps présent, pourra être contrôlée, désactivée ou même inopérante dans une perspective plus éloignée. Or, l’individu se trompe car l’émotion détient une information indispensable à la prise de décision. Une solution au problème d’incohérence temporelle implique donc que l’individu ait une conscience aigüe de son état émotionnel et de ses implications aussi bien dans l’instant présent que dans une perspective plus lointaine. Cette conscience de soi est accessible notamment par un travail de la raison. Le véritable contrôle de soi, qui permet l’unité du processus de décision, est la capacité pour chaque individu de prendre en compte pleinement son histoire émotionnelle. Au-delà du problème d’incohérence temporelle, notre cadre d’analyse est susceptible d’envisager de façon innovante la relation de l’agent vis-à-vis du risque ou les problèmes spécifiques d’addiction.

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