Les marchés sont-ils bêtes et méchants ?

La question est posée en couverture du (dernier) numéro de Philosophie Magazine (février 2012) [1].

Elle peut sembler provocatrice...

Le fonctionnement récent des marchés financiers révèle cependant un certain nombre de dysfonctionnements majeurs :

  • les gouvernements sont ainsi censés mettre en oeuvre des politiques d’austérité tout en étant moteurs de la croissance économique (les fameuses injonctions contradictoires).
  • les marchés sont excessivement volatils, notamment depuis quelques mois [2].
  • Le montant des fonds sur le marché des dérivés [3] est aujourd’hui 10 fois plus important que celui correspondant au marché des actions et 30 fois supérieur à celui du marché obligataire. Il représente en 2011 environ 320 fois le montant de la dette publique française en euros [4].
  • L’automatisation des transactions financières a également facilité la création de marchés autoréférentiels : le marché valorise les actifs selon ses propres codes sans référence à la réalité extérieure.

Certains de ces dysfonctionnements ont été identifiés par les économistes (comme Richard Thaler ou Robert Shiller) ou les psychologues, à l’instar des travaux pionniers de Daniel Kahneman et Amos Tversky.

Loin d’être purement rationnel, le comportement de l’investisseur est ainsi sujet à une aversion à la perte [5], est influencé par des heuristiques et des sautes d’humeur, et tend à se conformer à l’avis général plutôt qu’à une analyse des valeurs fondamentales d’un actif, comme le souligne le fameux concours de beauté illustré par John Maynard Keynes [6].


[1] Vous y trouverez notamment une interview de Jon Elster et un contrepoint intéressant donné par Peter Sloterdijk, philosophe allemand. Retrouvez également l’un des contributeurs, Valérie Charolles, dans l’émission de France Culture à podcaster ici.

[2] La volatilité du marché américain est mesurée par l’indice VIX, publié par le Chicago Board Options Exchange. Lorsque cet indice atteint un niveau supérieur à 30, on considère que les marchés financiers commencent à prendre des décisions sous le coup de l’émotion ou même de la peur. Depuis quelques mois, il se situe quasiment toujours au-dessus de ce niveau (avec un pic à 48 le 8 août 2011 !).

[3] Destinés initialement à se prémunir contre différents types de risques et aujourd’hui devenus des outils très spéculatifs. Leur valeur dépend d’un actif sous-jacent, réel ou théorique, et leur règlement et en général remis à une date ultérieure.

[4] Environ 1700 milliards d’euros.

[5] L’aversion à la perte implique que les gens sont plus réactifs à une perspective de perte qu’à celle d’un gain parfois plus important. En l’occurrence, un gain certain est préféré à un gain plus élevé non certain tandis qu’une perte plus élevée et incertaine est préférée à une perte certaine.

[6] Sur la psychologie de l’investisseur, se référer à l’ouvrage de Mangot.